13 juin 2012

petit bréviaire féministe

Fanny-Raoul.jpgEn les condamnant à la dépendance, on les a nécessairement rendues dissimulées; car il ne peut pas y avoir franchise là où il n'y a pas de liberté. Ayant affaire à des tyrans barbares que l'apparence du mécontentement pouvait irriter encore, elles ont dû paraître satisfaites de leur sort, afin de ne le pas aggraver par des murmures. Il a donc fallu qu'elles eussent le rire sur les lèvres quand leurs âmes se brisaient par la douleur, et la fausseté leur a été non seulement utile mais même nécessaire.

Extrait d'Opinion d'une femme sur les femmes, enfin réédité, paru en 1801. Un discours virulent et bien construit, hélas deux cents ans plus tard en partie toujours d'actualité, qu'une femme a eu le courage  d'écrire et de publier au tout début du XIXe siècle.

Il y a beaucoup d'éditeurs qui font leurs choux gras de dénicher des vieux textes tombés dans le domaine public parce qu'ils ne leur côutent pas grand chose à mettre sur le marché, et je suis souvent très dubitative face à ce travers, mais là, je dois dire, bravo à mes ex-camarades du passager clandestin !

Le texte de Fanny Raoul est introduit par Geneviève Fraisse. Suit la reproduction d'un article savoureux écrit par Marie Desplechin en 2010 intitulé "Votez pour le Ken le plus sexy de la culture avec Radio France".

Opinion d'une femme sur les femmes, Fanny Raoul, éditions le passager clandestin (2011), 7 euros.

Le big bang de l'édition numérique

google-edition-numerique-livres-accord-tablette-amazon-apple-1.jpgL'édition numérique en marche : après 7 ans de conflit, les éditeurs français signent un accord avec Google pour la numérisation des livres indisponibles et sous droits, peu de temps après l'adoption en mars d'une loi sur l'exploitation numérique des livres indisponibles et sous droit. 1 article très pédagogique qui éclaire tout ceci (notamment un focus sur l'équilibre entre l'auteur et l'éditeur) à lire absolument. Et c'est ICI sur OWNI, qu'on aime décidément de plus en plus dans l'univers mouvant des supports de presse du Net.


11 septembre 2011

La Grotte des rêves perdus. Hakim Bey - Werner Herzog. Aller-retour 2

grotte_lions.jpgEn 1994, nous découvrons en Ardèche une grotte (environ 400 mètres de galerie) avec les peintures rupestres les plus vieilles jamais dévoilées à ce jour (elles remontent à environ 36 000 ans av J.C. quand celles de Lascaux remontent à environ 18 000 ans av J.C.). Les plus vieilles et aussi certainement parmi les plus belles et les plus émouvantes.

Je n'avais pas entendu parler de ces grottes-là, qui ne se visitent pas (seuls des scientifiques sont habilités à y pénétrer). Merci donc, merci à Werner Herzog d'avoir consacré un documentaire à cette grotte (en ce moment sur les écrans : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=185189.html).

Le nom de cette grotte : Chauvet (du nom du bonhomme qui l'a trouvée). Le nom du documentaire de Herzog : La Grotte des rêves perdus. Il faut courrir aller voir ce très beau film, le peu de temps qu'il passera dans nos salles. IL faut courrir aller voir ces fresques peintes au doigt, souvent en un seul trait, en un seul geste vif et précis, délicat. Tellement intelligent. Ces images animées, oui animées. J'ai bien dit animées. Car (comme vous le voyez ci-dessus avec les lions par exemple) les auteurs de ces peintures ont très souvent juxtaposées des têtes, donné huit pattes à un cheval etc., donnant de la sorte une extraordinaire impression de mouvement.

Herzog n'a pas son pareil pour nous introduire au fond de cette grotte, comme en une séance de psychanalyse collective, de chamanisme moderne. Vous verrez : des lions, des rhinocéros, des chevaux, des mammouths... Imaginez : la profusion de la faune et de la flore, à l'époque. L'état dans lequel devait être les auteurs de ces peintures, s'identifiant sans doute à leur sujet, au moment de les avoir conçues. Sentez : La profusion 1491737_chauvet-2-rhinos-dr.jpgdes odeurs, des sons, la densité de l'air et l'écoulement du temps. Imaginez : la connaissance fine qu'avaient ces hommes de ces animaux. Le sentiment d'empathie ou de fusion, la sensibilité qui étaient les leurs pour avoir pu réaliser ces extraordinaires dessins qui ramènent à la vie toutes ces bêtes! Vous verrez, vous écouterez des histoires : la lionne se frottant à son compagnon le lion sans crinière, un combat de rhinocéros s'entrecornant, un troupeau de gazelles, suivies de chevaux. Un mammouth qui tourne vers vous sa massive tête. Une femme de l'ère des femmes ouvrant ses cuisses, découvrant son pubis mais une femme minautore. Vous verrez aussi vous verrez : ce qu'est devenue la grotte aujourd'hui, toute calcitée, une cathédrale, brillant de milles petits crépitements de cristaux, toute calcitée, jonchée d'os calcités, des os d'ourses des grottes, de loups. Vous verrez.

Plusieurs éléments m'ont particulièrement marquée dans ce film. Tout d'abord son titre. La Grotte des rêves perdus... Et immédiatement de penser aux Sermons radiophoniques d'Hakim Bey. En effet, ce texte est composé de onze fragments : l'un d'entre eux s'intitule "Lascaux". Il nous parle des deux grands mythes : celui du progrès vs. celui de la dégénerescence. Attribuant le premier à l'ordre, mais un ordre en fait écrasant (les monothéismes, le capitalisme...), le second aux cultures paganistes, aux cultures des chasseurs-cueilleurs, aux cultures du paléolithiques mais aussi... aux cultures urbaines contemporaines ! Et de dire : "Les grottes de Lascaux ont été redécouvertes précisément quand il a fallu les redécouvrir". Soit à la mi-temps du 20e s., tout comme les grottes de Chauvet, quelques années après la chute du bloc est. Cela est sûr : Werner comme Hakim, comme les spectateurs qui m'accompagnaient dans cette salle comme les quelques chanceux qui ont vu ces fresques de près : nous sommes tombés nez à nez avec un passé-inconscient, un passé-refoulé-parfois-carricaturé, bref : gros choc ! La deuxième chose, c'est les paroles prononcées par un des chercheurs (umh, j'avoue ne pas avoir retenu son nom), au sujet des caractéristiques de notre espèce humaine : s'adapter à son environnement, s'adapter notamment via la communication entre les autres groupes d'individus humains et aussi non-humains. Faire passer de l'information. Et nos ancêtres là, il y a 36 000 ans, ils y sont parvenus ! Et (retour à Hakim Bey cette fois-ci), nous aujourd'hui ? Continuerons-nous à savoir nous adapter alors que toute notre technique devient si complexe qu'il est difficile de faire s'adapter nos sociétés aux changements rapides et relativement brutaux qui viennent (fin du pétrole, raréfaction générale des ressources, alimentation, fonte des glaces articques...) ? Et est-ce que ces formidables outils de communication que nous avons bâtis, en réseau (relire TAZ d'Hakim Bey toujours), autonomes ou non, nous seront-utiles ? Ce retour DU paléolitique, de l'inconscient, du chaos, dans quelle direction nous amène-t-il ? autant le prendre comme Bey : " Nous avons accueilli le retour du chaos, car avec le danger vient, enfin, une chance de créer".

Tiens, tiens, voilà une posture et une dialectique (ordre/chaos) qui nous rappelle aussi Melancholia (les deux soeurs incarnées par Charlotte Gainsbourg et Kirsten Dunst). Autre film vu et à voir.

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10 septembre 2011

Hakim Bey - Werner Herzog. Aller-retour 1

couv_2405.jpgNous croyons également, comme l'âge industriel prend fin, et avec lui la dernière "révolution agraire" du Néolithique, et avec lui le déclin des dernières religions de l'ordre, que ce "matériel réprimé" sera une fois encore découvert. Que voudrions-nous dire d'autre quand nous parlons de "nomadisme psychique" ou de la "disparition du social" ?

La fin du moderne ne signifie pas un retour AU Paléolithique mais un retour DU Paléolithique.

L'anthropologie post-classique (ou poste académique) nous a préparés à ce retour du réprimé, car seulement très récemment avons-nous fini par comprendre et sympathiser avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Les grottes de Lascaux ont été redécouvertes précisément quand il a fallu les redécouvrir, car aucun Romain antique, ni chrétien médiéval, ni rationaliste du 18e siècle n'aurait jamais pu les trouver belles ou importantes. Dans ces grottes (symboles d'une archéologie de la conscience), nous avons trouvé les artistes qui les ont créées; nous les avons découverts comme des ancêtres, et aussi comme nous-mêmes, vivants et présents.

(...)

Le fait que nous trouvions les grottes de Lascaux belles signifie que Babylone a commencé de s'effondrer. (..) Pour nous, c'est une aventure, pas la fin du monde. Nous avons accueilli le retour du chaos, car avec le danger vient, enfin, une chance de créer.

Les Sermons radiophoniques, Hakim Bey, Le Mot et Le Reste pour la traduction française, 2011. /// Lien vers le texte en anglais : The Radio Sermonettes.

 

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18 juillet 2011

ces derniers 6 mois ou est-il encore possible d'éviter la guerre au cochon

polly jCes derniers six mois, j'ai manqué à la promesse que je m'étais faite d'alimenter plus régulièrement ce blog. Il faut dire que de nombreux événements, impactant tout aussi bien la marche de notre petite planète que l'océan immense de mon moi, en ont eu raison de ces bonnes raisons : nouvel emploi, Fukushima, déménagement, crise de l'Euro(pe), déflagration du disque dur de ma machine, bactérie tueuse et révolutions arabes, sans oublier la fin de Ben Laden, tout un symbole ... Bref, en l'espace de ces 6 mois de silence, il semble qu'un cycle nouveau ait commencé.  2001-2011, la boucle du 11 septembre s'est refermée. Après la mondialisation, place aux nouveaux nationalismes, frrr, de quoi frissonner, de quoi avoir le poil tout hérissé, de quoi se réfugier toujours plus auprès de sages (pas toujours sages) lectures, pour garder de la distance, garder le cap, et les envoyer se faire foutre tous ces vieuw salauds qui du haut de leurs charges ministérielles (ou autres) pensent gouverner nos vies et prendre nos destins en main (avec une façon d'aborder le monde totalement inadaptée aux véritables enjeux de ce siècle).

Février : PJ HARVEY sort son nouvel album Let England Shake. Une vision hallucinée d'une Angleterre tiraillée entre passé grandiose et futur débilisant, d'une Angleterre sous les clairons, toujours aussi militariste. Les connaisseurs de Polly J. sont au départ un peu déroutés par cet album plus folk, moins électrique, mais tout aussi travaillé et tiraillé dans les textes. Et si vous n'avez pas eu la chance de voir cette belle et sombre anglaise en concert récemment, il vous reste encore quelques jours pour visionner son concert donné à l'Olympia en février dernier sur Arte 7.
Du côté des lectures, elles ont été plutôt professionnelles et studieuses donc chut ! sous peine de conflit d'intérêt (spéciale dédicace au couple Woerth)... mais je ne résiste quand même pas à vous conseiller l'excellent ouvrage Le Pays des petites pluies de Mary Austin dont j'avais déjà glissé une citation avant de m'éclipser quelques lunes durant.

Mars : relecture de quelques classiques histoire de se fortifier à l'arrivée du printemps (Histoire de la Montagne d'Elisée Reclus, L'Art de l'oisiveté d'Hermann Hesse, Le Rêve de Torkel d'August Strindberg), vu aussi quelques très beaux films qui auraient mérités ici un développement mais, ma foi, tant pis, je me contenterai de les citer (l'hallucinant Winter's Bone de Debra Granik, le très populaire et réjouissant True Grit des frères Coen, le film que Wim Wenders a réalisé en hommage à Pina Bausch tout simplement intitulé Pina) et de faire remarquer qu'ils partagent tous un point commun : ils nous parlent de femmes, de vraies femmes, non pas de femmes vaporeuses, ethérées, pépées, clichées qui n'existent que pour sustenter certains fantasmes testostéréotypés aussi rasoires que navrants.

Avril : plongée dans la nature et plongée dans le fantastique (deux univers qui font bon ménage), relecture d'Haruki Murakami (une oeuvre qui confirme une énième fois l'erreur énorme qu'a commise Tsvetan Todorov en décrétant la mort du genre fantastique dans son Introduction à la littérature fantastique, une erreur proportionnellement aussi grande, dans le champ de la littérature, à celle d'un certain Fukuyama quand il décrétait la fin de l'histoire...). Découverte aussi du Captain Beefheart.

Mai : concert de Dick Annegarn, peu de lecture fraîche, beaucoup de rêves, beaucoup de verbe.

Juin : découverte de la compagnie Alvin Ayley II. Un grand grand merci au Festival de danse et des arts multiples de Marseille qui sauve  l'honneur de la vie culturelle marseillaise qui, autrement, pourrait se résumer en 2 mots : culture clébard ! (variante : culture foutard !).

Juillet : me revoilà ! Entre une lecture de Rick Bass, de Jim Harrison, l'envie toujours d'écrire sur la réforme de la PAC, nul doute qu'il émergera bientôt quelque chose de ce chaos en progression. En parlant de chaos, à signaler aussi la lecture d'un autre texte d'Hakim Bey (après TAZ qui a donné son nom à ce blog) : Radio Sermonettes. A vous de chercher ! Un Hakim Bey en tous les cas qui accueille (et se pense prêt) au retour du chaos et une lectrice (moi) amusée certes, pas son ton, ses références, notamment à un certain chamanisme démocratique (tiens tiens tiens, il y a du Volodine là-dedans, ou l'inverse) mais pas abusée.

Bilan de ces  6 mois : le monde paraît changé mais ne l'est pas tant que ça / Mort aux vieux cons ! surtout ceux qui applaudissent une conception aussi ringarde qu'inappropriée du 14 juillet. CQFD.

PS : relire absolument le Journal de la guerre au cochon d'Adolfo Bioy Casarès. N'a pas perdu une ride, si je puis dire.