11 septembre 2011
La Grotte des rêves perdus. Hakim Bey - Werner Herzog. Aller-retour 2
En 1994, nous découvrons en Ardèche une grotte (environ 400 mètres de galerie) avec les peintures rupestres les plus vieilles jamais dévoilées à ce jour (elles remontent à environ 36 000 ans av J.C. quand celles de Lascaux remontent à environ 18 000 ans av J.C.). Les plus vieilles et aussi certainement parmi les plus belles et les plus émouvantes.
Je n'avais pas entendu parler de ces grottes-là, qui ne se visitent pas (seuls des scientifiques sont habilités à y pénétrer). Merci donc, merci à Werner Herzog d'avoir consacré un documentaire à cette grotte (en ce moment sur les écrans : http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=185189.html).
Le nom de cette grotte : Chauvet (du nom du bonhomme qui l'a trouvée). Le nom du documentaire de Herzog : La Grotte des rêves perdus. Il faut courrir aller voir ce très beau film, le peu de temps qu'il passera dans nos salles. IL faut courrir aller voir ces fresques peintes au doigt, souvent en un seul trait, en un seul geste vif et précis, délicat. Tellement intelligent. Ces images animées, oui animées. J'ai bien dit animées. Car (comme vous le voyez ci-dessus avec les lions par exemple) les auteurs de ces peintures ont très souvent juxtaposées des têtes, donné huit pattes à un cheval etc., donnant de la sorte une extraordinaire impression de mouvement.
Herzog n'a pas son pareil pour nous introduire au fond de cette grotte, comme en une séance de psychanalyse collective, de chamanisme moderne. Vous verrez : des lions, des rhinocéros, des chevaux, des mammouths... Imaginez : la profusion de la faune et de la flore, à l'époque. L'état dans lequel devait être les auteurs de ces peintures, s'identifiant sans doute à leur sujet, au moment de les avoir conçues. Sentez : La profusion
des odeurs, des sons, la densité de l'air et l'écoulement du temps. Imaginez : la connaissance fine qu'avaient ces hommes de ces animaux. Le sentiment d'empathie ou de fusion, la sensibilité qui étaient les leurs pour avoir pu réaliser ces extraordinaires dessins qui ramènent à la vie toutes ces bêtes! Vous verrez, vous écouterez des histoires : la lionne se frottant à son compagnon le lion sans crinière, un combat de rhinocéros s'entrecornant, un troupeau de gazelles, suivies de chevaux. Un mammouth qui tourne vers vous sa massive tête. Une femme de l'ère des femmes ouvrant ses cuisses, découvrant son pubis mais une femme minautore. Vous verrez aussi vous verrez : ce qu'est devenue la grotte aujourd'hui, toute calcitée, une cathédrale, brillant de milles petits crépitements de cristaux, toute calcitée, jonchée d'os calcités, des os d'ourses des grottes, de loups. Vous verrez.
Plusieurs éléments m'ont particulièrement marquée dans ce film. Tout d'abord son titre. La Grotte des rêves perdus... Et immédiatement de penser aux Sermons radiophoniques d'Hakim Bey. En effet, ce texte est composé de onze fragments : l'un d'entre eux s'intitule "Lascaux". Il nous parle des deux grands mythes : celui du progrès vs. celui de la dégénerescence. Attribuant le premier à l'ordre, mais un ordre en fait écrasant (les monothéismes, le capitalisme...), le second aux cultures paganistes, aux cultures des chasseurs-cueilleurs, aux cultures du paléolithiques mais aussi... aux cultures urbaines contemporaines ! Et de dire : "Les grottes de Lascaux ont été redécouvertes précisément quand il a fallu les redécouvrir". Soit à la mi-temps du 20e s., tout comme les grottes de Chauvet, quelques années après la chute du bloc est. Cela est sûr : Werner comme Hakim, comme les spectateurs qui m'accompagnaient dans cette salle comme les quelques chanceux qui ont vu ces fresques de près : nous sommes tombés nez à nez avec un passé-inconscient, un passé-refoulé-parfois-carricaturé, bref : gros choc ! La deuxième chose, c'est les paroles prononcées par un des chercheurs (umh, j'avoue ne pas avoir retenu son nom), au sujet des caractéristiques de notre espèce humaine : s'adapter à son environnement, s'adapter notamment via la communication entre les autres groupes d'individus humains et aussi non-humains. Faire passer de l'information. Et nos ancêtres là, il y a 36 000 ans, ils y sont parvenus ! Et (retour à Hakim Bey cette fois-ci), nous aujourd'hui ? Continuerons-nous à savoir nous adapter alors que toute notre technique devient si complexe qu'il est difficile de faire s'adapter nos sociétés aux changements rapides et relativement brutaux qui viennent (fin du pétrole, raréfaction générale des ressources, alimentation, fonte des glaces articques...) ? Et est-ce que ces formidables outils de communication que nous avons bâtis, en réseau (relire TAZ d'Hakim Bey toujours), autonomes ou non, nous seront-utiles ? Ce retour DU paléolitique, de l'inconscient, du chaos, dans quelle direction nous amène-t-il ? autant le prendre comme Bey : " Nous avons accueilli le retour du chaos, car avec le danger vient, enfin, une chance de créer".
Tiens, tiens, voilà une posture et une dialectique (ordre/chaos) qui nous rappelle aussi Melancholia (les deux soeurs incarnées par Charlotte Gainsbourg et Kirsten Dunst). Autre film vu et à voir.

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10 septembre 2011
Hakim Bey - Werner Herzog. Aller-retour 1
Nous croyons également, comme l'âge industriel prend fin, et avec lui la dernière "révolution agraire" du Néolithique, et avec lui le déclin des dernières religions de l'ordre, que ce "matériel réprimé" sera une fois encore découvert. Que voudrions-nous dire d'autre quand nous parlons de "nomadisme psychique" ou de la "disparition du social" ?
La fin du moderne ne signifie pas un retour AU Paléolithique mais un retour DU Paléolithique.
L'anthropologie post-classique (ou poste académique) nous a préparés à ce retour du réprimé, car seulement très récemment avons-nous fini par comprendre et sympathiser avec les sociétés de chasseurs-cueilleurs. Les grottes de Lascaux ont été redécouvertes précisément quand il a fallu les redécouvrir, car aucun Romain antique, ni chrétien médiéval, ni rationaliste du 18e siècle n'aurait jamais pu les trouver belles ou importantes. Dans ces grottes (symboles d'une archéologie de la conscience), nous avons trouvé les artistes qui les ont créées; nous les avons découverts comme des ancêtres, et aussi comme nous-mêmes, vivants et présents.
(...)
Le fait que nous trouvions les grottes de Lascaux belles signifie que Babylone a commencé de s'effondrer. (..) Pour nous, c'est une aventure, pas la fin du monde. Nous avons accueilli le retour du chaos, car avec le danger vient, enfin, une chance de créer.
Les Sermons radiophoniques, Hakim Bey, Le Mot et Le Reste pour la traduction française, 2011. /// Lien vers le texte en anglais : The Radio Sermonettes.
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18 juillet 2011
ces derniers 6 mois ou est-il encore possible d'éviter la guerre au cochon
Ces derniers six mois, j'ai manqué à la promesse que je m'étais faite d'alimenter plus régulièrement ce blog. Il faut dire que de nombreux événements, impactant tout aussi bien la marche de notre petite planète que l'océan immense de mon moi, en ont eu raison de ces bonnes raisons : nouvel emploi, Fukushima, déménagement, crise de l'Euro(pe), déflagration du disque dur de ma machine, bactérie tueuse et révolutions arabes, sans oublier la fin de Ben Laden, tout un symbole ... Bref, en l'espace de ces 6 mois de silence, il semble qu'un cycle nouveau ait commencé. 2001-2011, la boucle du 11 septembre s'est refermée. Après la mondialisation, place aux nouveaux nationalismes, frrr, de quoi frissonner, de quoi avoir le poil tout hérissé, de quoi se réfugier toujours plus auprès de sages (pas toujours sages) lectures, pour garder de la distance, garder le cap, et les envoyer se faire foutre tous ces vieuw salauds qui du haut de leurs charges ministérielles (ou autres) pensent gouverner nos vies et prendre nos destins en main (avec une façon d'aborder le monde totalement inadaptée aux véritables enjeux de ce siècle).
Février : PJ HARVEY sort son nouvel album Let England Shake. Une vision hallucinée d'une Angleterre tiraillée entre passé grandiose et futur débilisant, d'une Angleterre sous les clairons, toujours aussi militariste. Les connaisseurs de Polly J. sont au départ un peu déroutés par cet album plus folk, moins électrique, mais tout aussi travaillé et tiraillé dans les textes. Et si vous n'avez pas eu la chance de voir cette belle et sombre anglaise en concert récemment, il vous reste encore quelques jours pour visionner son concert donné à l'Olympia en février dernier sur Arte 7.
Du côté des lectures, elles ont été plutôt professionnelles et studieuses donc chut ! sous peine de conflit d'intérêt (spéciale dédicace au couple Woerth)... mais je ne résiste quand même pas à vous conseiller l'excellent ouvrage Le Pays des petites pluies de Mary Austin dont j'avais déjà glissé une citation avant de m'éclipser quelques lunes durant.
Mars : relecture de quelques classiques histoire de se fortifier à l'arrivée du printemps (Histoire de la Montagne d'Elisée Reclus, L'Art de l'oisiveté d'Hermann Hesse, Le Rêve de Torkel d'August Strindberg), vu aussi quelques très beaux films qui auraient mérités ici un développement mais, ma foi, tant pis, je me contenterai de les citer (l'hallucinant Winter's Bone de Debra Granik, le très populaire et réjouissant True Grit des frères Coen, le film que Wim Wenders a réalisé en hommage à Pina Bausch tout simplement intitulé Pina) et de faire remarquer qu'ils partagent tous un point commun : ils nous parlent de femmes, de vraies femmes, non pas de femmes vaporeuses, ethérées, pépées, clichées qui n'existent que pour sustenter certains fantasmes testostéréotypés aussi rasoires que navrants.
Avril : plongée dans la nature et plongée dans le fantastique (deux univers qui font bon ménage), relecture d'Haruki Murakami (une oeuvre qui confirme une énième fois l'erreur énorme qu'a commise Tsvetan Todorov en décrétant la mort du genre fantastique dans son Introduction à la littérature fantastique, une erreur proportionnellement aussi grande, dans le champ de la littérature, à celle d'un certain Fukuyama quand il décrétait la fin de l'histoire...). Découverte aussi du Captain Beefheart.
Mai : concert de Dick Annegarn, peu de lecture fraîche, beaucoup de rêves, beaucoup de verbe.
Juin : découverte de la compagnie Alvin Ayley II. Un grand grand merci au Festival de danse et des arts multiples de Marseille qui sauve l'honneur de la vie culturelle marseillaise qui, autrement, pourrait se résumer en 2 mots : culture clébard ! (variante : culture foutard !).
Juillet : me revoilà ! Entre une lecture de Rick Bass, de Jim Harrison, l'envie toujours d'écrire sur la réforme de la PAC, nul doute qu'il émergera bientôt quelque chose de ce chaos en progression. En parlant de chaos, à signaler aussi la lecture d'un autre texte d'Hakim Bey (après TAZ qui a donné son nom à ce blog) : Radio Sermonettes. A vous de chercher ! Un Hakim Bey en tous les cas qui accueille (et se pense prêt) au retour du chaos et une lectrice (moi) amusée certes, pas son ton, ses références, notamment à un certain chamanisme démocratique (tiens tiens tiens, il y a du Volodine là-dedans, ou l'inverse) mais pas abusée.
Bilan de ces 6 mois : le monde paraît changé mais ne l'est pas tant que ça / Mort aux vieux cons ! surtout ceux qui applaudissent une conception aussi ringarde qu'inappropriée du 14 juillet. CQFD.
PS : relire absolument le Journal de la guerre au cochon d'Adolfo Bioy Casarès. N'a pas perdu une ride, si je puis dire.
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24 janvier 2011
"Un homme", dit Seyavi du campoodie, "doit avoir une femme, mais une femme avec un enfant se débrouillera très bien."
Ainsi enroulée dans sa couverture, Seyavi, anciennement vannière, reste assise autour du foyer non allumé de sa tribu et rumine son existence, préparant son esprit pour le moment où il lui faudrait du courage, car en fait elle en sait tout autant que vous qui êtes habité d'un plus grand espoir, quoiqu'elle n'ait pas d'autre certitude que celle de savoir que, ayant traversé la vie avec courage jusqu'à ce moment final, elle ne réapparaîtrait pas dans une autre vie sous les traits d'un coyotte.
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Chute du texte "Seyavi", le portrait d'une indienne paiute qui a élevé seule son fils, dans Le Pays des petites pluies de Mary Austin (1868-1934) traduit pour la première fois en français cette année (!).
Le Pays des petites pluies, Mary Austin, trad. François Specq, Marseille, éditions Le mot et le reste, 2011.
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23 janvier 2011
Rosa candida : une road fiction tout en douceur qui, l'air de rien, redéfinit les rôles des hommes et des femmes au sein de la cellule familiale.
Il est un jeune homme âgé d'à peine vingt-deux ans, il est roux, il est islandais. Il s'appelle Arnljotur Thorir, mais peu importe, et il nous raconte son histoire, à la première personne, tout en douceur, en avancées mesurées mais animées, atmosphériques parfois, en belles touches pastelles relevées ça et là d'un violet un peu vif ou d'un vert légèrement acide. Avec bien sûr du rose en toile de fond.
_ L'herbe.
_ L'herbe ?
_ Oui, l'herbe est verte tout l'été, d'un vert vibrant, incroyablement vert, dis-je, arpentant la lande par la pensée (..).
Car il est aussi un passionné de botanique et notamment de roses. C'est sa mère, décédée peu avant le début du récit (un récit qui commence avec son départ de la maison familiale, car Rosa candida est un roman initiatique) qui lui a insuflé ce goût pour les plantes et, surtout, pour les roses. A la maison familiale, il y a une serre où poussent différentes plantes et notamment, des roses. Une serre qui embaûme la rose, une serre où un soir a été conçu un enfant.
Plutôt que de se lancer dans des études supérieures de biologie ou de botanique, Arnljotur décide de se consacrer à sa passion dans le concret : il part à l'étranger pour aller jardiner. Jardiner dans un monastère réputé pour sa culture de roses.
Ainsi voilà notre jeune héros parti sur la route, avec son sac à dos, des boutures de roses rosa candida (rose à huit pétales que lui et sa mère ont concocté) enveloppées dans du papier journal, son herbier, une photo de sa fille (conçue dans la serre) et un pot de confiture de rhubarbe. Il part sur les routes (avion puis voiture), parcourt plus d'un millier de kilomètres, on ne sait dans quelle(s) contrée(s) dans quel(s) pays, traversant de vastes forêts et des champs de tournesols pour finalement atteindre le fameux monastère (au Portugal, ai-je imaginé) où il redonne une vie au jardin de roses et y plante sa rosa candida.
Chemin faisant, la famille qu'il avait quittée le rattrappe. Et notre jeune héros va devoir trouver à définir sa place d'homme par rapport à son père, à son frère, à la mère de son enfant qu'il connaît à peine et à son enfant aussi. Ce n'est pas un hasard donc, si, roulant dans une forêt profonde accompagné d'une jeune comédienne, mention est faite de La Maison de poupées d'Ibsen. Non, pas un hasard et encore une fois ce livre est l'occasion de constater l'avance de nos voisins du Nord sur la question de l'émancipation des femmes ... et des rôles attribué aux un-e-s et aux autres.
Rosa candida donc, hormis son caractère de "road fiction", c'est un peu une fable. Une fable aux doux accords de couleurs, pleine de descriptions magnifiques de la nature (rien à envier au Nature writing américain), pleine d'un humour généreux. On regrettera uniquement (déformation due à la réception d'une française laïque?), les touches religieuses parfois un peu étonnantes mais heureusement toujours très, très légères.
A noter également : lire Rosa candida est d'autant plus une belle expérience que le livre a été publié par les éditions Zulma. Mise en page très réussie gage d'un confort de lecture maximal, papier velouté et sensuel, magnifique couverture (les couvertures de Zulma, j'en suis dingue !) dont les coloris correspondent bien aux explosions de couleurs du récit.
Rosa Candida, Audur Ava Olafsdottir, trad. Catherine Eyjolfsson, Paris, éditions Zulma, 2010.
VOUS APPRECIEREZ AUSSI :
- l'album Takk du groupe Islandais Sigur Ros (tiens, d'ailleurs Sigur Ros signifie en islandais rose de la victoire). Mythique ! se prête formidablement bien aux douces rêveries, tout comme Rosa Candida.
- 101 Reykjavik, un très beau film de Balthasar Kormakur qui, comme Rosa Candida, est une histoire initiatique qui figure un jeune islandais chômeur perdu dans des rapports hommes-femmes complexes et qui lui aussi est très tôt confronté à la paternité. Victoria Abril joue dans ce film poétique, un brin fou.
- La Maison de poupée d'Henrik Ibsen, un grand classique de la littérature norvégienne et même de la littérature mondiale, une réflexion qui à l'époque (19e siècle) a fait scandale sur la place des femmes dans la société.
18:03 Publié dans critiques // fiction | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : islande, nature writting, sigur ros, ibsen



